Chronique: “Réparer le futur, du numérique à l’écologie” d’Inès Leonarduzzi

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Avec un bagage de 10 années d’expérience dans le numérique, au service de grandes entreprises pour les aider dans leur stratégie numérique, Inès Leonarduzzi fonde en 2017 l’ONG Digital for the Planet, dont l’objectif est de développer la durabilité numérique. Elle prône un numérique utile et bienveillant, autant envers la planète qu’envers les humains. C’est ce que j’aime dans son approche: l’idée n’est pas de diaboliser le numérique mais de prendre conscience de ce qu’il devient pour agir et ne pas en devenir esclave.

Il n’est pas rare que je sois jugée trop technologue pour les écologistes, et trop écologiste pour les technologues.

Inès Leonarduzzi

Le livre

Publié en février 2021, Réparer le futur, du numérique à l’écologie traite de l’évolution du numérique et de l’impact de notre consommation “boulimique” du web sur la planète et les humains. Ines parle de pollution numérique à trois niveaux: environnementale, intellectuelle et sociétale.

Partie 1 – La pollution numérique environnementale

Pendant longtemps – et encore souvent aujourd’hui – le numérique a été vu comme sans danger pour la planète. On ne peut pas toucher Internet, il est immatériel donc il est facile de penser que puisque le web est impalpable, il ne pollue pas. Vous avez probablement déjà reçu un email avec une signature verte du type “pensez à la planète, n’imprimez pas cet email” qui porte à croire que l’email en soit n’est pas le problème, c’est l’imprimer sur une feuille de papier – qui elle est bien palpable – qui pose problème. Sauf qu’en fait non. Les deux posent problème.

De par la fabrication des appareils qui nécessitent des métaux rares, souvent peu recyclés, à nos usages quotidiens qui font exploser nos besoins en électricité et en eau, les impacts du numérique sur l’environnement sont bien réels.

La fabrication des appareils

Le mobile est responsable de plus de la moitié du trafic sur le web. 

En 2020 dans le monde, il se vendait 60 smartphones par seconde et il y a aujourd’hui plus de smartphones actifs dans le monde qu’il y a d’êtres humains. 

La fabrication des appareils représente 75% de la pollution numérique environnementale et nécessite des métaux rares qui sont souvent extraits au péril des populations locales. 

En Bolivie par exemple, grand fournisseur de lithium (qui permet le stockage d’énergie), les ressources en eau ont été détournées pour nettoyer les pierres extraites du sol. La conséquence de cette politique est qu’il ne reste plus assez d’eau pour les cultures de quinoa, qui est la première ressource économique des populations locales.

Nos usages quotidiens

Internet étant gratuit (ou presque), nous l’utilisons sans compter. Selon l’ADEME, un seul internaute émet l’équivalent carbone de 14 000 km en voiture chaque année, juste par ses activités numériques.

Cet usage “boulimique” du web fait exploser les besoins en électricité mais aussi en eau pour alimenter les systèmes de climatisation des centres de données.

Une statistique m’a frappée: à l’échelle individuelle, un internaute consomme en moyenne 365 KW d’électricité et 2900 L d’eau par an pour sa seule utilisation d’Internet, soit de quoi survivre en eau pendant deux ans et demi.

Il est important de prendre conscience de l’urgence de réduire notre consommation numérique, par exemple en renouvelant moins souvent nos équipements mais aussi en prenant de meilleures habitudes de consommation numérique.

Le recyclage

En 2020, chaque humain a produit 7kg de déchets électroniques. Ces déchets sont très peu recyclés (de l’ordre de 20% en France) et directement expédiés au Ghana, dans le bidonville d’Agbogbloshie, désormais connu pour être la “poubelle électronique de l’Europe”. Ce sont ensuite des enfants qui brûlent les appareils au détergent – sans protection – pour en récupérer l’or et le cuivre qui seront ensuite revendus. Au-delà de mettre en péril la santé de ces enfants, cela provoque aussi la contamination des sols et des cours d’eau.

Partie 2 – La pollution numérique intellectuelle

Inès évoque ici la dualité entre les dommages cérébraux d’une surconsommation du numérique et les freins réels de ne pas savoir se servir du numérique.

En 2018, 17% des français étaient atteints d’illectronisme, qui est défini par le fait de ne pas savoir se servir d’un ordinateur et d’Internet. Lorsqu’on sait que la majorité des démarches administratives (inscription à Pôle Emploi, à la Caisse d’allocations familiales, demande du RSA, immatriculation d’un véhicule…) s’effectuent désormais en ligne, ne pas y avoir accès ou ne pas savoir s’en servir crée une nouvelle forme d’inégalité. Cela peut aller jusqu’à l’appauvrissement de celles et ceux qui sont découragés par ces démarches 100% informatisées et qui ne pourront donc pas percevoir leurs aides.

De l’autre côté, l’hyperconnexion, tout aussi problématique, se développe de plus en plus, notamment chez les plus jeunes. L’économie de l’attention et le travail des algorithmes rendent accro une partie de plus en plus importante de la population. Nous vérifions, en général, nos emails quinze à vingt fois par jour, toutes les trente-sept minutes. 

Partie 3 – La pollution numérique sociétale

Cette dernière partie traite de l’impact du numérique sur l’évolution de notre société.

La reprogrammation sociale

En nous donnant à voir uniquement du contenu qui va nous plaire à coup sûr, les algorithmes contribuent à uniformiser notre société. 

Inès fait une analogie intéressante entre agriculture et numérique qu’elle appelle, la “méthode semencière n.1”. Pour elle, le numérique reproduit exactement le même schéma que les grandes entreprises semencières qui ne proposent aux agriculteurs que les graines les plus rentables, contribuant ainsi à standardiser l’alimentation de toute l’humanité. Pour illustrer son propos, elle prend l’exemple d’Amazon Books qui est la librairie physique d’Amazon aux Etats-Unis et dans laquelle n’est proposée que les livres ayant eu les meilleures ventes sur la plateforme.

Un océan de données

Toutes les données que nous postons sur Internet contribuent à nous créer une identité numérique. On parle souvent de e-réputation, très propice au jugement, que ce soit par notre entourage mais aussi par le système. 

Si vous déclarez que vous n’êtes pas résident fiscal en France et que vous postez à longueur d’année sur Instagram des photos prises en France, n’y a-t-il pas un problème ?

Déclaration du ministre de l’Action et des Comptes publics au Figaro à l’annonce de la mise en place du dispositif de surveillance des réseaux sociaux pour lutter contre la fraude fiscale.

Inès nous informe ici sur l’usage de toutes ces données qui sont devenues la monnaie d’Internet. On dit souvent que si c’est gratuit, c’est que c’est le client qui est le produit. Nos données sont massivement collectées et utilisées, sans que nous sachions ni pourquoi ni comment. 

Ne pas être capables de capter une part de la richesse que l’on participe à créer caractérise tout bonnement une des pires injustices sociales de notre siècle.

Inès Leonarduzzi

Conclusion

Bien que je n’en ai pas parlé dans cet article, tout au long du livre, Ines met en lumière quelques initiatives positives qui permettent de nuancer son propos et qui donnent de l’espoir.

Je voulais en partager une que j’ai particulièrement appréciée. Il s’agit d’une initiative prise par le Japon qui doit accueillir les Jeux Olympiques à l’été 2021. Le comité olympique a mis à contribution les ménages japonais pour récupérer leurs déchets électroniques afin de s’en servir pour fabriquer les 5000 médailles olympiques, nécessitant 9,6 kg d’or, 1,21 tonnes d’argent et 700 kg de cuivre. En deux ans, ils ont réussi à récolter presque le double des quantités nécessaires.

Si ce bref aperçu vous a donné envie d’en savoir plus sur ce sujet important qu’est l’écologie numérique, je vous invite à vous rendre sur le site Digital For The Planet ou directement acheter le livre !

Vous pouvez contribuer à créer un web plus respectueux de la planète en partageant cet article pour éveiller les consciences :)
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