Est-ce trop facile ? Introduction au paradoxe de Jevons

En me renseignant sur l’éco-conception web et la manière dont nos choix en termes de design impactent la consommation énergétique d’un site web lorsque les internautes le visitent, j’ai appris quelques techniques pour réduire le poids des pages, comme par exemple privilégier les images vectorielles plutôt que les photos, préférer une pagination à un chargement complet du contenu ou encore réduire les parcours UX en supprimant les étapes superflues.

Vous pouvez découvrir d’autres techniques d’éco-conception dans ce petit jeu de cartes 🃏🃏🃏

Mais j’écoutais un podcast il y a quelques temps qui expliquait comment Internet avait agi comme un accélérateur de notre consommation. Ce qui m’a amené à quelques réflexions que je vous livre plus bas.

Le paradoxe de Jevons, l’illusion verte du numérique

Nous pensons généralement que le numérique est l’alternative «verte» aux façons traditionnelles de faire les choses car il est intangible. Un email est censé être plus écolo qu’un courrier puisqu’on utilise ni papier, ni encre, ni timbre et qu’on n’a pas besoin de carburant pour délivrer le courrier à son destinataire (tous les facteurs ne roulent pas à vélo non non 🚴🏽‍♂️).

C’est très probablement vrai pour un seul email mais combien d’emails supplémentaires envoyons-nous désormais et que nous n’aurions pas envoyé avant l’ère Internet ? 

Le fait qu’Internet nous permette de faire plein de choses (comme envoyer un courrier ou regarder une vidéo par exemple) beaucoup plus facilement et rapidement, nous a en quelque sorte “décomplexés” sur certains de nos comportements. 

Restons sur le cas des emails. Aujourd’hui, grâce à Internet, nous pouvons envoyer des courriers qui arrivent instantanément dans la boîte aux lettres virtuelle de notre interlocuteur, qu’il vente 🍃, qu’il neige ☃️ ou que nous soyons à nouveau confinés 😷…

Désolée pour la covid joke, j’ai pas pu me retenir !

Alors qu’avant Internet, envoyer un courrier, par exemple un mailing publicitaire puisque ce sont souvent ceux-là que nous recevons en plus grand nombre, nécessitait la création du document, l’envoi du fichier à l’imprimeur par courrier, l’impression du document, l’impression des enveloppes, la mise sous enveloppe, amener les enveloppes à La Poste puis dispatcher les enveloppes dans les centres de tri régionaux puis les donner aux facteurs pour les apporter jusqu’au domicile des destinataires. Combien de jours fallait-il pour faire tout ça ?

L’instantanéité et la quasi-gratuité d’Internet nous ont poussé à en abuser plus que de raison. Ce phénomène porte un nom, il s’agit du paradoxe de Jevons.

Le paradoxe de Jevons énonce qu’à mesure que les améliorations technologiques augmentent l’efficacité avec laquelle une ressource est employée, la consommation totale de cette ressource peut augmenter au lieu de diminuer. En particulier, ce paradoxe implique que l’introduction de technologies plus efficaces en matière d’énergie peut, dans l’agrégat, augmenter la consommation totale de l’énergie. On parle également d’effet rebond.

Définition Wikipédia

Internet, un accélérateur de consommation

Prenons un autre exemple, celui de l’industrie de la mode. Aujourd’hui, pourquoi les marques sortent-elles de nouvelles collections aussi souvent ? Parce que c’est rapide et facile. 

Et pourquoi c’est si rapide et si facile ? Grâce aux nouvelles technologies et au web en particulier. Je m’explique.

Des échanges facilités

Imaginez le temps nécessaire pour sortir une nouvelle collection de vêtements avant l’ère Internet. Pas de retouches photo possible donc il fallait s’assurer que le temps soit clément lors du shooting photo ou sinon reporter à une date ultérieure. Les photos devaient être imprimées, puis envoyées par courrier à la marque pour que celle-ci puisse sélectionner les photos pour la campagne de communication. Une fois la sélection faite, il fallait créer les affiches pour la campagne, là aussi, faire les allers-retours par courrier jusqu’à validation de l’affiche. Puis imprimer les affiches et aller les coller sur les panneaux publicitaires. Il fallait ensuite attendre que les gens viennent dans le magasin de la marque pour faire leurs achats.

Alors qu’aujourd’hui c’est beaucoup plus simple. Une fois le shooting photo réalisé, les photos sont retouchées par ordinateur, les retours se font par email puis les photos sont postées sur Instagram en ciblant les bons profils. En l’espace de quelques minutes seulement, les premiers acheteurs arrivent sur le site e-commerce et la marque encaisse les premiers €. Tout ça peut se faire en quelques jours contre plusieurs mois avant. Pas étonnant que les marques sortent des nouvelles collections bien plus rapidement qu’avant.

L’optimisation de la conversion

Outre le fait qu’Internet a permis de travailler plus rapidement en facilitant les échanges et la communication comme on l’a vu, nous sommes désormais en mesure de tester et de mesurer la performance de nos actions numériques. Ce qui nous pousse à tester des accroches plus “vendeuses” ou à réduire les frictions que les internautes pourraient rencontrer en naviguant sur un site d’e-commerce. 

C’est l’objectif de tout designer de faire en sorte que l’utilisateur puisse réaliser une action facilement (acheter un vêtement dans notre exemple). Le célèbre achat 1-click d’Amazon en est un bel exemple. C’est génialissime de pouvoir acheter (et renvoyer un produit) aussi facilement mais c’est aussi tellement désastreux pour la planète…

Est-ce que c’est trop facile ?

Est-ce que tout ne serait pas devenu trop facile avec Internet ?
Je me pose la question de notre rôle en tant que designer écolo. 

Sachant que nous consommons de plus en plus de tout grâce au web. De plus en plus de contenu mais aussi nous commandons de plus en plus de choses via Internet (47% de tous les achats sont désormais faits en ligne), si nous voulons vraiment réduire notre empreinte écologique (et je parle là de manière générale, pas uniquement numérique), est-ce que nous n’avons pas un rôle à jouer en tant que designer ?

Mais dans ce cas, est-ce que simplifier les parcours UX pour les rendre encore plus efficaces et alléger nos pages web n’est pas contre-productif puisque nous rendons encore plus facile la consommation ? Est-ce que nous ne devrions pas plutôt volontairement introduire un peu de friction dans certains parcours UX pour ralentir ou tout du moins éveiller les consciences sur notre surconsommation de tout ?

Est-ce que réduire le poids d’une page web grâce à l’éco-conception web est plus ou moins générateur d’émissions carbone que le gain de conversion généré par ces optimisations ?

Je n’ai pas les réponses à toutes ces questions. Je livre ici une réflexion qui me taraude en ce moment, n’hésitez pas à partager vos pensées en commentaires 🙂

Vous pouvez contribuer à créer un web plus respectueux de la planète en partageant cet article pour éveiller les consciences :)
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2 commentaires

  1. Le paradoxe de Jevons est redoutable. Il ne marche pas que sur internet. L’amélioration de l’efficacité énergétique, l’innovation, ou la réduction des coûts sont aussi des domaines qui dynamisent la consommation.
    Peut être que la question que tu poses pourrait être examinée sous un autre angle que celui de la facilité pour le consommateur.
    De nombreuses études sociologiques démontrent que la déliquescence des liens relationnels va de pair avec l’accroissement de la consommation, et qu’ils s’entretiennent mutuellement :
    « moins j’entretiens de relation de qualité (famille, enfants, parents, amis, collègues, voisins, ou même institutions), plus ma consommation sera compulsive, et plus j’aurai envie d’accroître mon pouvoir d’achat, et plus je serai portée vers des achats « démonstratifs », et plus je privilégierai des relations « utiles » (pour me mettre en valeur, pour servir à mon ascension sociale), et moins j’entretiendrai de relations humaines de qualité. »
    Peut-être que le web pourrait devenir, indirectement, un lieu d’éveil des consciences, avec des webdesigneur.e.s imaginant des messages qui promeuvent et remettent en valeur le sens la relation authentique ?
    Je ne sais pas si c’est possible…

    1. Merci Dominique pour ton commentaire et ta participation à cette discussion 🙂 Je pense en effet qu’en temps que designer, nous pouvons jouer un rôle dans la prise de conscience du visiteur grâce à des messages pertinents et bienveillants. Il faut trouver le bon ton et le bon message pour éduquer sans pour autant entrer en conflit avec les intérêts du client/entreprise propriétaire du site (difficile de dire « attention, n’achetez pas trop » sur un site e-commerce par exemple !).

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